CRCAO / La recherche / Programmes de recherche
Histoire du gouvernement du Ganden Phodrang (1642-1959)
Pôle TBACT
Origines et contexte scientifique du programme
Ce nouveau programme s’inscrit d’une part dans la continuité de travaux antérieurs sur le gouvernement du Ganden Phodrang en histoire sociale, notamment les travaux de Luciano Petech (1973, sur un échantillon des plus grandes familles de fonctionnaires laïcs entre le XVIIe et le XXe siècle) et d’Alice Travers (2009, 2011, 2012, 2020, sur l’ensemble des familles de fonctionnaires laïcs pendant la première moitié du XXe siècle), en histoire administrative (Christoph Cüppers 1997, 1999, 2004, 2007) ou en histoire religieuse et politique, notamment les travaux de Peter Schwieger (2015 et 2021, sur le Ganden Phodrang et l’Empire Qing) et ceux de Melvyn Goldstein (1968, 1989, 2007, 2013, 2019, sur la première moitié du XXe siècle) ; d’autre part, le programme s’appuie sur les résultats de deux précédents programmes du CRCAO (quinquennal 2019-2023) « Histoire sociale du Tibet », qui a mis en valeur l’importance des archives dans le domaine de l’histoire sociale tibétaine, et « TibArmy » (projet ERC) sur l’histoire de l’armée du gouvernement du Ganden Phodrang (XVIIe-XXe siècles).
Résumé du projet
Le programme entend étudier le gouvernement du Ganden Phodrang, l’entité politique la plus large de l’aire culturelle tibétaine à l’époque moderne et contemporaine, ayant régné sur le Tibet occidental, le Tibet central et une partie du Tibet oriental. Le programme se focalise sur l’analyse de ses institutions civiles et militaires dans la longue durée, entre sa mise en place en 1642 par le Cinquième Dalaï-lama et sa fin en 1959 après la fuite en exil du Quatorzième Dalaï-lama. Partant du principe qu’une attention largement portée aux institutions religieuses du Tibet a laissé quelque peu incompris le processus de construction étatique et bureaucratique à l’œuvre au cours des trois siècles d’existence de ce gouvernement, ce programme propose d’analyser les évolutions du service de l’État tibétain entre le XVIIe et le XXe siècles à partir d’un nouveau corpus de sources. A cette fin, le programme comprend trois axes, centrés sur les aspects civils et militaires du service de l’État, étroitement liés l’un à l’autre.
Axe 1. Le service de l’État par les fonctionnaires nobles
Le premier axe de recherche repose d’une part sur l’étude, par Alice Travers, d’une collection privée et inédite d’archives de la famille Surkhang (Zur khang) comprenant quarante-cinq documents couvrant une période allant du XVIIe au début du XXe siècle.
Les Surkhang appartenaient à un ensemble de 200 maisons nobles liées au gouvernement du Ganden Phodrang et figurent dans un sous-groupe que l’on appelle les midrag, qui comprenaient 18 familles particulièrement riches et politiquement influentes, qui avaient compté au moins un ministre dans leurs rangs. Grâce à l’autobiographie du ministre Surkhang Sichö Tseten (Zur khang Sri gcod tshe brtan, 1766-1820), dont le manuscrit a refait surface il y a quelques années, on connait à présent beaucoup mieux les origines de cette famille (dont Petech n’avait pu attester l’existence qu’à partir du XVIIIe siècle). L’autobiographie fait remonter les origines de la famille aux dharmarajas de Gugé (Gu ge) au Xe siècle et mentionne le premier ancêtre à avoir servi le Ganden Phodrang dès le XVIIe siècle. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la famille fut surtout connue pour ses officiers militaires, avant de compter un deuxième ministre au début du XXe siècle.
La collection d’archives comprend des documents de diverses natures : originaux et copies de titres de propriété et d’attestations de privilèges (gtan tshig et she bam), contrats (bka’ gtan et gan rgya), reçus (lag ’dzin), décisions concernant leurs domaines sur différents sujets comme la gestion de l’eau, les impôts, les salaires des personnes employées, etc. Cet ensemble représente une source historique extrêmement rare, non seulement en raison de l’inaccessibilité actuelle des archives tibétaines en République populaire de Chine, mais aussi parce que, parmi les archives tibétaines conservées en exil, il s’agit d’une collection unique en son genre en raison du statut de la famille concernée et de la longueur de la période couverte par ces archives. L’étude de la collection permettra une meilleure compréhension à la fois de la gestion des domaines nobles et de la participation aux affaires gouvernementales, de l’une des plus éminentes familles nobles tibétaines sur le plan militaire et politique. Il s’agira de comprendre l’évolution de cette famille jusqu’à son apogée dans la première moitié du XXe siècle.
Les documents d’archive de la famille seront photographiés et transcrits. Leur étude donnera lieu à la publication d’une monographie par Alice Travers sur l’histoire de la famille Surkhang du XVIIe au XXe siècle, qui sera basée à la fois sur ce corpus d’archives familiales et sur d’autres sources biographiques et autobiographiques, écrites et orales, ainsi que d’autres archives tibétaines et britanniques. Les documents de la collection seront mis en ligne, avec leur transcription en Wylie et une courte présentation.
D’autre part, des collaborations seront initiées avec des collègues qui travaillent sur d’autres corpus de sources (archives, biographies, etc.) relatifs au gouvernement du Ganden Phodrang et à son administration, dans le but d’organiser une journée d’étude internationale, suivie d’une publication collective.
Axe 2. Protéger l’État bouddhique : les institutions militaires
Le deuxième axe est une poursuite de l’analyse des institutions militaires du Ganden Phodrang, qui permettra d’affiner certaines pistes de recherches initiées pendant la durée du projet ERC TibArmy, comme l’approfondissement de l’histoire militaire du XIXe siècle, encore trop négligée, ou l’étude de la taxe militaire, mais aussi d’approfondir le volet lexical du projet TibArmy avec d’une part le maintien et l’expansion du TibArmy Online Lexicon de terminologie militaire, grâce au dépouillement de ces nouvelles sources ; d’autre part, la mise en place de la phase collaborative de ce lexique (ouverture à des collègues extérieurs au projet, en plus des contributeurs de TibArmy) lors d’un workshop.
Enfin, cet axe permettra de poursuivre la valorisation des résultats du projet TibArmy, notamment de sa partie histoire visuelle.
Axe 3. Les institutions civiles et militaires du Ganden Phodrang dans la première moitié du XVIIe siècle, telles qu’elles sont interprétées dans le Dictionnaire tibétain-italien-tibétain du P. Francesco Orazio della Penna (1680-1745)
Si les deux premiers axes du programme reposent principalement sur des sources historiques et archivistiques en langue tibétaine, les documents produits par d’autres acteurs ayant entretenu des relations avec l’administration du Ganden Phodrang peuvent venir compléter les archives tibétaines internes et offrir une précieuse grille de lecture pour élucider les fonctions des institutions civiles et militaires de ce gouvernement.
L’une de ces sources, sur laquelle Federica Venturi concentrera ses travaux dans le cadre de ce troisième axe de recherche, est le dictionnaire tibétain-italien et italien-tibétain compilé par le frère capucin Francesco Orazio della Penna (1680-1745) lors de ses deux séjours missionnaires au Tibet (1716-1732 et 1741-1745). Récemment découvert, ce dictionnaire manuscrit de 1 670 pages n’a encore fait l’objet d’aucune étude d’ensemble, bien qu’il apparaisse clairement qu’il recèle une riche collection de termes que Della Penna rassembla tant au cours de ses lectures de textes bouddhistes en compagnie d’un maître tibétain que, plus généralement, durant son séjour à Lhasa, où il entretenait des relations avec des personnes issues de tous les milieux sociaux. Les Capucins ayant eu à cœur de maintenir de bonnes relations avec l’autorité séculière au pouvoir, le dictionnaire comprend également des termes relatifs aux charges administratives, aux procédures bureaucratiques et aux fonctionnaires auxquels la mission était amenée à se confronter. Les traductions de ces termes constituent un outil interprétatif supplémentaire pour l’identification des fonctions et des rôles administratifs au sein du gouvernement du Ganden Phodrang. En outre, en illustrant la manière dont certains processus gouvernementaux étaient appréhendés par Della Penna et ses compagnons — dont l’expérience administrative était fondée sur l’organisation des États pontificaux —, l’étude de ces lemmes ouvre la possibilité d’établir une comparaison entre l’administration du Ganden Phodrang et celle des États pontificaux.
Enfin, le dictionnaire contient également des termes issus de l’observation d’épisodes de la vie quotidienne à Lhasa, et propose des lemmes relatifs aux activités militaires, aux soldats et aux armes observés par les missionnaires, contribuant ainsi à enrichir le Lexique en ligne de terminologie militaire TibArmy ainsi que notre connaissance de l’histoire de l’armée du Ganden Phodrang. En somme, cette partie du projet se propose d’examiner et d’analyser la terminologie afférente aux aspects civils et militaires du gouvernement du Ganden Phodrang telle qu’elle est interprétée et explicitée dans le dictionnaire de Della Penna, venant compléter les informations contenues dans les sources historiques tibétaines internes par le prisme interprétatif singulier des missionnaires italiens à Lhasa.
Partager
Inscription disciplinaire
histoire
Participants
Responsable
Alice Travers
(CNRS)
Membres CRCAO
Membres titulaires
Alice Travers
(CNRS)
Charles Ramble
(École Pratique des Hautes Études)
Membres associés
S. George FitzHerbert
(Université d'Oxford)
Federica Venturi
(Indépendant)
Participants hors laboratoire
Pr. Peter Schwieger
(Université de Bonn)
Dr. Kalsang Norbu Gurung
(Université de Bonn)
Jeannine Bischoff
(Doctorante, Université de Bonn)
Dr. Ryosuke Kobayashi
(Université de Kyushu)
Darig Thokmay
((Doctorant, Université d’Oxford)
