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Diglossie, traduction intralinguale, interprétation

par Pons Philippe - publié le

Responsables : Rainier Lanselle (Ecole pratique des hautes études) et Barbara Bisetto (Université de Milan-Bicocca, collaboratrice étrangère du CRCAO)

Participants :

Membres titulaires

Stéphane Feuillas (Université Paris Diderot) ; Matthias Hayek (Université Paris Diderot) ; Pierre Marsone (Ecole pratique des hautes études) ; Philippe Papin (Ecole pratique des hautes études) ; Jean-Noël Robert (Collège de France) ; Daniel Struve (Université Paris Diderot) ; Victor Vuillemier (Université Paris Diderot)

Membres associés

Anne Cheng (Collège de France) ; Vincent Durand-Dastès (INALCO)

Collaborateurs étrangers

Özlem Berk Albachten (Université du Bosphore, Bogazici University, Turquie) ; Rebekah Clements (Durham University) ; Matthew Fraleigh (Brandeis University) ; Mårten Söderblom Saarela (Max Planck Institute for the History of Science) ; Viatcheslav Vetrov (Université de Heidelberg) ; Karen Korning Zethsen (University of Aarhus, Denmark)

Post-doctorants

Paul Gardères (INALCO)

Doctorants

Aude Lucas (Université Paris Diderot)

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Dans leurs différents domaines de la recherche, les chercheurs travaillant sur l’Asie orientale classique et prémoderne rencontrent constamment des situations au sein desquelles les paramètres de la langue utilisée dans un texte donné constituent par eux-mêmes une part essentielle de sa prise de sens. Autrement dit la sémiotisation d’un texte n’est plus seulement fonction de son contenu explicite, au niveau dénotatif : elle est également déterminée par cette dimension implicite, connotative, qu’est le choix de la forme linguistique particulière qui est mobilisée pour écrire ce texte. Cette dimension est présente dans de nombreuses situations : citation, commentaire, réécriture, création littéraire (dans les transpositions d’un genre à l’autre par exemple), et plus largement dans la genèse de nombreux types de textes. Elle est particulièrement prégnante là où les auteurs montrent une conscience de la nature diglossique de la langue écrite, situation linguistique très répandue dans ce qu’il est convenu d’appeler la « sinographosphère ».
En Chine, la coexistence des deux registres différents du chinois classique et du chinois vernaculaires a déclenché toute une série de délocalisations linguistiques qui relèvent non seulement de la stylistique, mais de la traduction au sens plein. Les pays voisins de ladite sinographosphère (Corée, Japon, Vietnam, régions altaïques…), tout en entretenant des relations ambiguës de familiarité linguistique et d’étrangeté par rapport au chinois classique (lequel n’appelait pas nécessairement à la traduction dans les langues vernaculaires locales), ont été eux-mêmes entraînés dans des formes multiples de traduction intralinguale, au gré de situations toujours complexes de diglossie, de pluriglossie ou de plurilinguisme.
Tout en étant pleinement conscients de ces réalités linguistiques, les chercheurs prennent trop souvent ces réalités comme un simple fait qui en lui-même ne mérite guère d’être traité comme une question spécifique. Pourtant, nous estimons que c’est ici que se trouve le vrai continent, immense et paradoxalement négligé, de la tradition traductive en Asie orientale : dans la richesse et la variété de ses pratiques intralinguales.
La notion de traduction intralinguale est ainsi proposée comme un paradigme fondamental. Il concerne la conscience linguistique dans toute sa perspective historique, et se trouve situé au cœur des pratiques textuelles. Il invite à questionner certaines catégories établies - la dichotomie « classique » / « vernaculaire », par exemple, où la façon de définir des pratiques connexes mais qu’on a coutume de séparer, telles que traduction, réécriture et interprétation. Il conduit également à s’interroger sur les questions de nature idéologique qu’entraînent les identifications linguistiques tout comme les réappropriations culturelles du passé. Nous avons la conviction que la mise en valeur d’un tel concept pourrait contribuer à un abord fortement renouvelé, et peut-être plus fin, des mécanismes en œuvre dans la production, la transmission et l’interprétation des textes au sein des aires culturelles de l’Asie orientale.
Cet axe de recherche transversal, issu de l’axe transversal « Traduction et transferts culturels » du précédent contrat pluriannuel du CRCAO, vise à explorer ces phénomènes de réécriture, de commentaire et traduction intralinguale, là où une situation diglossique ou pluriglossique est présente. Il s’agit, pratiquement, de mettre à profit une fédération de compétences qui ont en commun la pratique des textes chinois, que ces compétences soient centrées sur l’espace chinois lui-même ou sur les espaces culturels voisins qui font ou ont fait usage du chinois à un moment de leur histoire. Cette entreprise fait partie d’une tendance qui se précise de plus en plus dans le contexte global des études sur l’Asie orientale classique et prémoderne : celle d’un changement de paradigme à l’œuvre dans l’approche de la question de la vernacularisation.
La définition commune de la traduction intralinguale remonte à la catégorisation tripartite de Jakobson (1959), pour qui la traduction intralinguale est un processus de reformulation, en l’occurrence l’interprétation de signes verbaux au moyen d’autres signes de la même langue. Jusqu’à aujourd’hui, la notion même de traduction intralinguale a reçu relativement peu d’attention au sein de la discipline des translation studies comme au sein des études sur l’Asie orientale. Les translation studies ont il est vrai tendanciellement privilégié une acception étroite de la notion de traduction, passant sous silence les apports qu’auraient pu donner une définition plus inclusive de la traduction, comprenant notamment des aspects de commentaire et de réécriture. C’est là que l’apport de l’Asie orientale pourrait être décisif, et c’est à cet apport que le présent projet entend contribuer par une avancée à la fois empirique et théorique.
La définition jakobsonienne cité ci-dessus est rarement analysée, comme elle le devrait, à la lumière de la propre remarque de Jakobson (“the meaning of any linguistic sign is its translation into some further, alternative sign”) rappelant qu’il s’appuie sur la théorie du signe linguistique de Charles S. Peirce. Selon ce dernier, « un signe n’est un signe » que dans la mesure où il susceptible de « se traduire en un autre signe dans lequel il se trouve plus développé ». La problématique soulevée par la traduction intralinguale n’est pas étrangère à la conception bakhtinienne de la langue, dans laquelle un énoncé fait toujours écho à toute une série d’énoncés antérieurs, qu’il retravaille à son tour. La vernacularisation dans le cadre des situations de diglossie ou de pluriglossie rend ce phénomène particulièrement riche et complexe, en redoublant le phénomène de traduction intralinguale lui-même de bien d’autres phénomènes. Parmi ceux-ci on peut citer ceux qui ont trait à la narratologie, à la question de l’auteur, ou qui ouvrent à la problématique du lectorat, et plus généralement à l’ensemble des phénomènes de resémantisation. Par exemple, dans la genèse des récits de fiction en Chine, qu’il s’agisse de théâtre, de conte ou de roman, le basculement par traduction intralinguale et réécriture de sources en langues classique vers des textes cibles où ces sources sont réécrites en langue vernaculaire, constitue un phénomène massif. Mais ce n’est pas tout. En même temps que s’effectue cette translation linguistique, c’est aussi tout le contrat de lecture qui se modifie, avec l’apparition de narrateurs différents, s’adressant à d’autres publics.
Par ailleurs, le rapport de réécriture ne se réduit pas au modèle commode qui oppose, dans les situations de diglossie ou de pluriglossie, une variété « élevée » (ou « classique ») de la langue à une ou des variété(s) « inférieure(s) ». Les configurations sont en fait autrement complexes, mais aussi bien plus riches. La traduction intralinguale ne saurait se limiter à des finalités instrumentales, comme dans la configuration « initié-profane », où, d’un texte ancien ou classique, sera tirée une version réputée plus « accessible ». Entendue comme réécriture, elle peut être au contraire un moyen de rehausser le sens des Classiques, et c’est l’une des raisons pour lesquelles cet axe de recherche touche aussi à un degré éminent au domaine de l’herméneutique. On pourra étudier à cet égard la catégorie textuelle des yanyi 演義 (« élaboration du sens »), qui a grandi dans le contexte de la littérature de commentaire comme étant l’une des diverses formes existantes de lecture par gloses. Destinées à faciliter la compréhension des textes anciens par paraphrase et reformulation lexicale, ce genre exégétique particulier s’est trouvé ensuite transplanté dans le domaine narratif (historique en premier lieu), où il est devenu un type de texte capable tout à la fois de délocaliser, d’actualiser, voire de subvertir des textes antérieurs, impactant ainsi l’ensemble des connaissances partagées par le groupe. La reformulation linguistique, dans les domaines de la langue vernaculaire chinoise et/ou de la langue écrite (littéraire), a ainsi représenté le résultat d’un processus d’interprétation et de médiation visant à transférer des textes, simples ou multiples, à de nouveaux contextes de réception.
Des phénomènes comparables, impliquant concomitamment le rapport au chinois classique et à des contextes locaux d’émergence des langues vernaculaires, intéressent aussi les pays et aires culturelles voisins de la Chine. Dans l’espace de l’Asie orientale, s’il est vrai que l’utilisation généralisée de chinois classique jusqu’à la période prémoderne a produit ce qu’on pourrait appeler une sorte de cosmopolitisme sinographique, qui a permis dans une certaine mesure de shunter la nécessité immédiate de la traduction entre les différentes langues dans la sphère écrite, elle ne peut pas non plus expliquer les différentes stratégies développées au sein de chaque culture pour faire face à la question de la langue chinoise classique, la montée des langues vernaculaires et le partage des connaissances dans les perspectives diachroniques et socio-culturelles.
La contiguïté des pratiques de réécriture, de commentaire et de traduction intralinguale dans les pays de la sinographosphère dans les périodes classique et prémoderne explique pourquoi cet axe de recherche présente une dimension transversale, qui lui est essentielle.
Cet axe part d’un projet de publication en cours (“Intralingual Translation, Diglossia and the Rise of Vernaculars in East Asian Classical and Premodern Cultures”). Ce dernier projet est inscrit dans l’IRIS (Initiative de Recherches Interdisciplinaires et Stratégiques) « Scripta-PSL ». Il est associé à un séminaire pluriannuel de l’IRIS Scripta-PSL (« Diglossie, traduction intralinguale, réécriture, commentaire ») animé dans le cadre de l’EPHE et pour lequel un colloque pluridisciplinaire est prévu à l’horizon 2019-2020. Le programme visera à rassembler un ensemble d’ateliers spécifiques qui mettra en valeur des contributions internationales susceptibles de faire de Paris un lieu reconnu dans la réflexion globale sur les questions mentionnées. Au moins un colloque international consacré à la sphère Asie orientale aura lieu dans la période contractuelle, avec des publications de contributions sous formes imprimée et en ligne.