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Le Kyûshû et ses environs à l’époque prémoderne (XVIe-XIXe siècles), carrefour des hommes, des biens, des savoirs et des techniques

par Pons Philippe - publié le

Responsables : Annick Horiuchi

Participants :

Membres titulaires

Charlotte von Verschuer, Martin Nogueira Ramos (EFEO) ; François Lachaud (EFEO)

Membres associés

Guillaume Carré ; Pierre-Emmanuel Roux

Doctorants du CRCAO

Daniel Said Monteiro ; Céline Zuretti ; Li Dandan

Doctorants associés

Akiyo Kudô-Herledant ; Damien Peladan

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Cela fait déjà plus de vingt ans que les historiens ont commencé à prendre des distances avec la notion de sakoku (pays verrouillé), notion utilisée jusque là pour décrire la situation du Japon sous les Tokugawa. A la suite d’Arano Yasunori [1], on préfère désormais évoquer les « quatre fenêtres » sur le monde que le Japon aurait maintenues sous le régime des Shôgun. Trois de ces « fenêtres » se situent à l’extrême sud de l’archipel. Il s’agit de la ville portuaire de Nagasaki, du fief de Satsuma, et celui de Tsushima. Nagasaki, la ville marchande, accueillait les représentants de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, ainsi que les marchands chinois, dans des espaces qui leur étaient dédiés [2]. Les fiefs de Tsushima et de Satsuma, pour leur part, assuraient respectivement la liaison diplomatique avec le royaume de Corée et celui des Ryûkyû.
Avant d’être soumis à la politique restrictive des Shôgun, le Kyûshû a connu une longue période où il jouait le rôle de plaque tournante du commerce régional et où des populations de diverses origines circulaient et se fixaient, selon les opportunités d’enrichissement qu’offrait le lieu. Les recherches sur la piraterie japonaise montrent que les Japonais de cette époque avaient un périmètre d’action étendu, dépassant largement les frontières actuelles de l’archipel.

L’objectif de ce projet qui s’inscrit dans la durée est de déplacer résolument la focale sur le sud du Japon et d’interroger les spécificités socio-économiques et culturelles de cette région, considérée ici de manière globale en y incluant le réseau de contacts maritimes reliant cette île au continent et aux îles environnantes.

Une histoire régionale
Il s’agira de privilégier l’histoire régionale, tout en s’appuyant sur la connaissance des particularités des fiefs présents sur ce territoire [3] : leur histoire, leurs ressources, les rivalités, leur rapport avec le pouvoir central. Il conviendra de préciser le réseau de communications terrestres et maritimes, les modalités de contact et de collaboration entre les fiefs locaux, mais aussi de replacer l’île du Kyûshû dans son environnement international, en apportant un éclairage approfondi sur les évolutions socio-économiques et culturelles des pays environnants.

Une histoire de la migration
Le Kyûshû est sans doute l’île qui a absorbé le plus grand nombre de populations d’origine étrangère au cours de la période prémoderne. Il s’agissait souvent de populations accueillies pour leur savoir-faire technique. On pense notamment aux potiers coréens mais aussi aux lettrés, aux moines bouddhistes ou aux médecins d’origine chinoise. Le traitement réservé aux naufragés ou aux réfugiés loyalistes est également un point intéressant à aborder. La présence dans la seconde moitié du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle d’une population d’origine portugaise retient également l’attention ainsi que celles d’origine est-asiatique. On oublie aussi trop souvent qu’une frange de la population des fiefs du Kyûshû et de Nagasaki entretenait, de par leurs fonctions, des liens étroits avec des populations étrangères. C’était notamment le cas des interprètes. Leur rôle politique ou culturel demeure encore assez mal connu.

Une histoire économique
En raison de la proximité avec le continent mais aussi en raison du développement des routes maritimes asiatiques, le commerce était florissant dans certaines villes portuaires du Kyûshû : Nagasaki, Hakata, Kagoshima, Imari, etc. Le poids économique des fiefs du Kyûshû et des marchands de Nagasaki pourra être abordé, à travers des collaborations avec des spécialistes de cette question au Japon, aux Pays-Bas, en Corée ou en Chine. On imagine également qu’une économie spécifique s’est développée, notamment à Nagasaki, du fait de la présence de marchands d’origine étrangère. On pense notamment à l’élevage, à la fabrication de porcelaine destinée à l’exportation.

Une histoire culturelle et religieuse
La région du Kyûshû a également été entre le XVIe et le XIXe siècles, un lieu de rencontres mais aussi de confrontations entre les religions. C’est la région où se concentraient les convertis à l’époque du siècle chrétien, mais aussi celle qui a accueilli nombre de moines bouddhistes venus du continent. L’empreinte des idées shintô est également profonde, et ce, dès les premières décennies du XVIIe siècle, même si le sujet n’a pas fait l’objet jusqu’ici d’une grande attention. Plus que l’histoire de ces religions prises une à une, on s’intéressera à l’histoire des rencontres, des croisements et des hybridations.
De même, les fiefs du Kyûshû ont été le lieu de réception privilégié des savoirs et des techniques. L’importance de la ville de Nagasaki comme lieu de circulation des livres est bien connue. Toutefois, les études existantes n’ont pas nécessairement approfondi le rôle qu’avaient pu jouer les savants de cette ville, mais aussi les savants des fiefs du Kyûshû, la culture spécifique qui avait pu se développer dans la région, du fait de sa riche histoire et des occasions de contact avec les marchands d’origine étrangère ou des facilités d’accès des livres d’origine chinoise ou hollandaise.

Pour étudier toutes ces questions, on se gardera de s’imposer des limites temporelles trop strictes : on inclura aussi bien l’époque médiévale (celle la piraterie japonaise) que les premières décennies de Meiji, même si la période s’étendant du XVIe au milieu du XIXe siècle sera au cœur de nos préoccupations.


[1On trouvera une bonne synthèse de sa réflexion, dans Arano Yasunori, Sakoku o minaosu, Kawasaki shimin academy, 2003.

[2L’installation des Hollandais sur l’île de Dejima intervint après l’expulsion définitive des Portugais, en 1641. Quant aux Chinois, ils furent laissés libres de s’installer dans la ville jusqu’à la fin des années 1680, où devenus plus nombreux, le régime préféra les regrouper sur un espace clos, le Tôjin yashiki.

[3Sur ce point, il conviendra d’établir une bonne bibliographie des sources disponibles.