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11, 12 et 13 juin 2009
Institut national d’histoire de l’art
Paris, Galerie Colbert, Salle Vasari

Imprimer sans profit ?
Le livre non commercial dans la Chine impériale
Les recherches sur l'histoire du livre en Chine ont connu, au cours de ces dernières années, un remarquable essor, marqué par la publication de plusieurs études faisant d'ores et déjà autorité. Mettant le plus souvent l'accent sur les éditions à caractère commercial et s'inspirant des sciences sociales et des travaux sur la bibliographie matérielle qui transformèrent, en leur temps, le regard des spécialistes du livre occidental (les amenant à considérer l'imprimé comme un objet indissociable des conditions sociales, culturelles et matérielles de sa production et de sa réception), elles ont permis de dépasser une approche purement érudite du livre chinois. L'irruption des sciences sociales dans le domaine historique a eu pour conséquence plus générale d'attirer l’attention sur des sujets tenus jusque-là pour mineurs. Elle a conduit les historiens de la Chine à reconsidérer le rôle des marchands et les problèmes de marché et de consommation, amenant un certain nombre d'entre eux à s'intéresser aux éditeurs-entrepreneurs et à leurs productions.
Tous les ouvrages jadis imprimés dans l'Empire n'obéissaient par pour autant à une logique marchande. On sait que les textes et les images imprimés dans les commencements n’étaient pas toujours destinés à être vendus ni même diffusés. En Chine comme ailleurs, l’impression d’une brochure ou d'un livre religieux ne relevait pas de simples considérations d'ordre économique. Elle était souvent mue par la recherche de profits spirituels. Le culte du livre et les exhortations de nombreux ouvrages bouddhiques à reproduire les textes canoniques pour s'acquérir des mérites jouèrent, assurément, un rôle considérable dans le développement de l'imprimerie.
Les éditions sous la houlette impériale de classiques confucéens, d'ouvrages religieux (certains en plusieurs langues), d'histoires dynastiques ou de monographies locales étaient, quant à elles, des opérations de prestige dont le but était politique autant que culturel. Les unes étaient faites pour toucher l’empire tout entier, les autres intéressaient des régions plus ou moins étendues, une province, une préfecture, un district. D'autres publications, ne relevant pas de l'Etat, opéraient elles aussi à une échelle réduite, telles les monographies d'académies ou les généalogies familiales : généralement centrées autour d'un lieu déterminé, elles pouvaient prendre la forme d'imposants ouvrages embrassant les diverses branches et ramifications issues d'une même souche.
Les auteurs de la plupart de ces compilations étaient des lettrés qui avaient à cœur, quand ils le pouvaient, de publier leurs propres œuvres afin qu'elles assurent la survie de leur nom à travers les siècles. Les ouvrages ainsi produits étaient généralement de bonne facture, à la différence de bien des publications commerciales. Qu'ils fussent offerts à titre gracieux ou mis à la vente, ils relevaient du grand idéal des lettres qui méprisait la quête du gain matériel. Comme le proclamait un célèbre lettré éditeur du XVIIe siècle, saunier de son état, sa vocation était de « transmettre le parfum » des belles lettres, non pas de « courir après le profit ». Sans doute aurait-il pu dire la même chose des catalogues de collections ou de divers ouvrages illustrés témoignant de l'intérêt des milieux lettrés pour les choses de l'art.
Certes nul n'ignore que toute impression a un coût, et chaque ouvrage, un prix de revient. Voilà plus d'un demi-siècle que Paul Demiéville a attiré l'attention sur le prix de l'impression, au XIe siècle, de textes bouddhiques destinés au Japon. Quelle qu'ait été la part de calculs financiers dans les activités d'édition en Chine, reste que le profit économique ne fut pas le moteur principal de nombre d'entre elles et que l'offre ne cherchait pas nécessairement à susciter une nouvelle demande. Un très grand nombre d'imprimés s'inscrivaient dans une tradition et une culture profondément marquées par la valeur confucéenne du désintéressement.
Le Centre de recherche sur les civilisations chinoise, japonaise et tibétaine et ses associés organisent à Paris, au mois de juin 2009, un colloque sur les livres édités à des fins non commerciales — ou réputées telles —, qu'il s'agisse d'ouvrages servant la seule gloire de leur auteur ou de publications mises au service d'une communauté (État, région, clan, religion, etc.). Les communications porteront sur les publications religieuses ou impériales, sur les ouvrages patronnés par l’administration centrale ou provinciale, sur les généalogies de clans et autres compilations, ou encore, plus généralement, sur le large éventail des livres de lettrés. Elles auront en commun de s'interroger sur l'existence en Chine d'un système capable de rester indifférent aux considérations de marché, en montrant la diversité et l’importance de ses pratiques d’édition, d'impression et de diffusion. Elles s'intéresseront au discours du désintéressement et à la dialectique mettant aux prises deux ordres en apparence peu conciliables, le symbolique et l'économique. Des orientalistes étrangers au monde chinois et des spécialistes du livre occidental animeront les débats et aideront à mieux reconnaître les singularités du cas chinois.
Le comité d'organisation : Michela Bussotti (EFEO), Jean-Pierre Drège (EPHE), Pierre-Henri Durand (CNRS), Françoise Wang-Toutain (CNRS).
Non commercial books in Imperial China
Over the course of the last few years, research on the history of books in China has undergone an extraordinary flowering, marked by the publication of a number of already authoritative studies. Largely emphasising commercial editions and taking their influence from the social sciences and works on material bibliography, which, in their time, transformed the approach of scholars specialising in the history of books in the West (prompting them to think of the printed book as being indissociable from the social, cultural and material conditions of its production and reception), these studies have enabled researchers to move beyond a purely erudite perspective. More generally, the consequence of the irruption of the social sciences into the historical field has been to shift the interest of scholars onto areas that had, up until then, been regarded as marginal. It has caused historians of China to reappraise the role of merchants and reconsider market and consumption issues, and prompted some of them to take an interest in publisher-entrepreneurs and their productions.
However, it is fair to say that not all the books printed in the Empire were beholden to a market logic. We know that not all the books and images printed in the earliest period were destined to be sold or even diffused. In China, as elsewhere, printing religious brochures or books was not governed simply by economic considerations. Indeed, it was often motivated by a desire for spiritual profit. There can be no doubt that the exhortations of numerous Buddhist works to reproduce the canonical texts in order to acquire spiritual merit played a substantial role in the development of printing.
Meanwhile, editions of Confucian classics, religious works (some of them in several languages), of dynastic histories and of local monographs printed under the aegis of the Emperor and its administration, were prestigious operations undertaken for political as much as cultural purposes. Some were produced in order to be distributed across the Empire, while the scope of others was limited to regions, provinces, prefectures or even districts. Other publications not linked to the State, such as monographs on academies or family genealogies were also aimed at smaller audiences.
The authors of some of these compilations were literati who desired, whenever they could, to publish their own works in order to ensure that their names survived across the centuries. Such works were generally well-produced. Whether offered as gifts or sold commercially, they were an expression of the ideal of the literati, who scorned material gain. A famous man of letters and publisher of the 17th century – a salt manufacturer by trade – maintained that his vocation was to “spread the perfume” of belles lettres rather than to “frantically pursue profit”. He could doubtless have expressed the same ideas about the kind of collection catalogues and works that bore witness to the interest of the literary milieu for all things artistic.
Of course, everyone is aware of the fact that printing costs money and that every book printed has a cost price. Over fifty years ago, Paul Demiéville drew attention to the price of printing the Buddhist texts printed to be exported to Japan in the 9th century. Whatever role financial calculations played in printing in China, it is clear that, for many printers, profit was a secondary motivation at best and that offer was not always intended to encourage further demand. A very great number of printed works could be seen as part of a tradition and a culture profoundly marked by the Confucian value of disinterestedness.
The Centre for Research on Chinese, Japanese and Tibetan Civilisations and its partners intend to organise a colloquium in Paris in June 2009 on books printed for non-commercial – or reputedly non-commercial – purposes, be they books designed merely to enhance the glory of their authors, or, conversely, to serve the needs of a community. Papers, which can be in French, English or Chinese, will focus on religious or imperial publications, on works subsidised by the central or provincial government, on clan genealogies and other compilations, or, more generally, on the wide range of books by men of letters. What these papers will have in common is an emphasis on the existence in China of a system sometimes capable of remaining indifferent to market considerations by demonstrating the diversity and scope of publishing, printing and distribution practices. Where appropriate, papers will focus on the discourse of disinterestedness and on the dialectic between two apparently irreconcilable orders, the symbolic and the economic. Orientalists and specialists in the history of Western books will be invited to animate the debates and throw light on the specificities of the Chinese case.
The Organizing Committee: Michela Bussotti (EFEO), Jean-Pierre Drège (EPHE), Pierre-Henri Durand (CNRS), Françoise WANG-TOUTAIN (CNRS).